Les délégués de parents d'élèves s'adressent à vous

8/11 : un prof de province raconte la rentrée du 2 novembre entre confinement et Vigipirate

8/10 : rentrée du 2 novembre, témoignage d'un enseignant dans un collège de province« Après la semaine que nous venons de passer, une bonne partie du personnel de mon collège est sur le point de craquer : cheffe d’établissement, CPE, AED, profs... au bout d’une semaine seulement ! Je ne résiste pas au petit récit d’une vie au sein d’un établissement scolaire "choyé" », écrit cette enseignante de province.

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humour rentrée dans la clartéNuit de dimanche à lundi, devant l’absence de cadrage national de l’hommage rendu à Samuel Paty, devant l’envoi d’un texte de Jaures à lire aux élèves dont nous nous apercevons qu’il est tronqué et qu’il est d’un niveau adapté aux terminales, devant la suppression à la dernière minute des deux heures de concertation de 8h à 10h prévues initialement pour délibérer collectivement de ce que nous pouvons faire, nous échangeons toute la soirée, avec nos collègues d’Histoire, avec la principale...cette dernière n’a aucune nouvelle du Dasen qui ne répond pas au téléphone et sur le plan Sanitaire nous sommes obligés de reprendre dans les mêmes conditions que lorsque nous sommes partis en vacances le 16 octobre !
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Lundi 2 novembre, 8 heures : après avoir dormi 4 heures je retrouve mes collègues, beaucoup n’ont pas fermé l’œil de la nuit, la principale la première qui craque , bouleversée: « ils nous livrent à nous-mêmes en haut lieu avec toutes les conséquences qui retombent sur nous ensuite ! ». Tous les collègues arrivent, la phrase qui revient le plus étant : « bon, finalement on fait quoi ce matin ? On lit quoi, on se réunit, on ne se réunit pas, on lit cette lettre, telle quelle, une version abrégée, une autre ? ». Devant l’impossibilité de laisser la matinée se dérouler comme ça et suite à notre revendication d’un temps d’échange notre cheffe décide que l’on libèrera dans la cour les élèves un peu avant l’heure d’hommage pour que l’on puisse décider ensemble de ce que l’on fait de 10h 15 à 11h. « Et le protocole sanitaire, on ne peut pas laisser les élèves dans la cour avec nos 5 surveillants..? ». « Et bien le protocole sanitaire ...il n’y en a pas de toutes façons pour l’instant...! ».
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9h45 : question vigipirate posée : « On nous a prévenus hier soir que devant les risques d’attentats la sécurité serait renforcée aux abords des établissements scolaires et qu’il y aurait des policiers à l’entrée de notre collège ce matin. Le problème, c’est que nous n’avons vu personne pour l’instant . » En fait, après vérification il y a bien deux policiers qui ont été affectés à la surveillance de… cinq établissements scolaires dont le nôtre ! Mais bon, ce n’est pas l’urgence du matin.
Nous prenons nos élèves dans les classes pour l’hommage, la minute de silence, nous répondons aux question : « Et vous Monsieur, vous avez peur ? Et si vous êtes attaqués on a le droit d’intervenir ? Et pourquoi les établissements restent ouverts ? C’est vrai qu’on est confinés ? Il y en a qui disent qu’il a été tué devant ses élèves, le prof ? En fait il a insulté le prophète, ça ne se fait pas ! Les gens qui ont fait ça il faut tous les renvoyer dans leur pays ! Les musulmans, il parait qu’ils veulent tuer tous les français ! Pourquoi il n’y a pas la peine de mort pour les terroristes... ? ». Petit florilège des questions posées en vrac par les élèves ! On prend le temps patiemment de répondre, de désamorcer, de rassurer, d’affirmer les valeurs de notre République et puis les collègues d’Histoire reviendront avec eux en éducation civique très bientôt une nouvelle fois sur les notions de laïcité.
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Après-midi : plusieurs filles dans le collège font des crises de panique, de tétanie, il y a la file devant l’infirmerie. Pas de nouvelles du protocole sanitaire.
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Mardi matin : 30 élèves absents, positifs au covid ou cas contacts. « Des nouvelles du protocole sanitaire ? », « Non, il paraît qu’il arrivera cette après-midi! ».
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Après-midi : les élèves sont surexcités, un collègue d’histoire me dit avoir collé cinq élèves de la classe que je récupère maintenant : « c’est ingérable, tu vas voir, bon courage, ils n’y sont pas et ne pensent qu’à s’amuser ! » me dit-il tandis que nous contournons dans le couloir une élève allongée par terre, victime d’une nouvelle crise d’angoisse, l’infirmière à ses côtés...
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Mercredi matin : « demain on appliquera un nouveau protocole, c’est assez compliqué , les agents vont travailler toute la journée pour définir des zones séparées dans la cour, sous le préau...Par contre, nous n’avons pas assez de salles pour attribuer une salle à chaque classe… Pour la cantine, on va se débrouiller comme on peut, mais on ne pourra pas trop, elle est trop petite ! Pour mettre en place tout ça, nous ne pourrons pas avoir de récré jeudi matin, les agents doivent installer des rubans plastiques dans la cour, il faudra que vous fassiez sortir vos élèves pour aller aux toilettes pendant votre heure de cours de 10 heures à 11h ».
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humour covidJeudi matin : 10h15, tous les 5 èmes sont réunis dans la cour, la cheffe parle au haut-parleur pour leur donner les instructions du nouveau protocole sanitaire. Je fais bien attention à placer devant, à côté de moi , un élève malentendant et appareillé pour qu’il comprenne quelque chose, car malheureusement la sono du collège n’est pas très puissante et nous n’entendons pas bien tous. Mais je le laisse car au fond de la file deux élèves commencent à se battre, je suis obligé de les séparer, tant pis pour les gestes barrière, hein !
Retour en classe, une petite élève très gentille, à voix basse : « vous avez tout compris, vous monsieur ? parce que moi j’ai rien compris de ce qu’il faut faire maintenant ! ». « Si j’ai tout compris ? Et bien, heu, on verra au fur et à mesure hein ! ».
En en remontant, je croise la CPE du collège, blanche comme un linge : « Depuis lundi, ça n’arrête pas, il faut passer son temps à gérer tous les élèves absents parce qu’ils sont cas contacts ou bien positifs, la hiérarchie nous demande de mettre en place des protocoles de continuité pédagogique, on passe la journée à faire ça, à avoir les familles au téléphone, hier j’ai terminé à 19h !. »
Retour en classe : pendant la demi-heure qui reste, il faut gérer le timing de tous les élèves de la classe qui doivent aller aux toilettes… Ouf , cette heure prend fin, ils sont presque tous allés aux toilettes, mais deux par deux pour éviter évidemment les attroupements...j’avais de la chance c’était une classe sympathique, à part les deux qui se sont battus on a pu faire les choses dans l’ordre.
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11 h : classe plus difficile et agitée qui entre, après les avoir recadrés en début d’heure, nous arrivons à avancer dans le cours...ils sont 30 dans la salle, il y a parmi eux un élève avec des troubles autistiques - très méritant - et son AESH...
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11h30 : une élève fait un malaise au milieu de mon cours, ses dents claquent, elle s’effondre par terre… J’essaye de la rassurer au mieux, j’envoie une élève chercher l’infirmière, je recadre quatre élèves qui en profitent pour faire n’importe quoi, l’élève revient et me dit que l’infirmière ne peut pas venir, elle doit déjà s’occuper de trop de monde, il faut descendre mon élève en bas...problème : elle ne tient pas sur ses jambes, trois élèves essayent de la porter pour lui faire quitter la classe mais elle s’effondre dans le couloir, nous décidons que le mieux est d’appliquer les gestes de premiers secours dans le couloir, le temps que ça aille un peu mieux et que l’heure s’achève, personne à la vie scolaire n’étant disponible pour l’instant ; je laisse la porte ouverte et je suis obligé de revenir surveiller le reste de la classe...Pendant ce temps, mon élève autiste commence à monter en stress et en pression, j’essaye de le rassurer comme je peux…
Fin de l’heure , nous organisons un périmètre de sécurité pour l’élève allongée avec une autre collègue, le temps qu’un surveillant un peu costaud arrive et que nous puissions transporter la pauvre gamine jusqu’à l’infirmerie.
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Fin de la matinée , c’est l’heure de la cantine, je rencontre des surveillants : « aujourd’hui, c’est complètement dingue, on n’en peut plus, on a repris depuis même pas une semaine et on a l’impression que ça fait déjà plus d’un mois, en plus on est en équipe réduite il y en a une qui est cas contact, ça devient n’importe quoi, pourquoi ils ne ferment pas les établissements scolaires ? ».
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13h, retour en classe : mes élèves sont perdus, ils ne savent pas dans quel coin de la cour se trouve leur zone réservée ni quel sens de circulation emprunter. J’avoue que moi-même je n’ai pas tout saisi.
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15 h : un collègue d’histoire me prévient qu’ un signalement est fait à l’inspection pour remise en cause du contenu des cours d’Histoire par une famille du collège, propos insultants sur les enseignants du collège sur les réseaux sociaux -la cheffe m’en parlera à 16 heures...
Nous essayons de rejoindre comme nous pouvons notre classe avec mes élèves de troisième, nous nous rendons compte que le nouveau sens de circulation nous demande de traverser deux fois la cour du collège, en zigzag. Une élève : « Monsieur, vous n’avez pas l’impression que l’on est en train de faire le cross du collège, à slalomer entre les bandes plastiques rouges et blanches ? ». Si, c’est tout à fait ça ! Des badauds assistent à la scène hilares depuis les fenêtres de leur immeuble en face du collège…
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16 heures, après 6 heures à faire cours avec le masque en continu sur le visage j’étouffe vraiment, alors que je me rends dans le bureau de la principale pour en savoir un peu plus sur la famille qui a gravement dérapé sur les réseaux sociaux je croise une collègue un peu affolée : « Ils sont fous en haut, ils veulent à tout prix que l’on maintienne demain après-midi un exercice PPMS confinement alerte attentat dans le contexte de cette semaine, avec déjà tous les jours des gamins qui font des crises de panique, et avec les consignes Covid, on va se retrouver pendant un quart d’heure en simulation d’intrusion à devoir se barricader contre le mur de nos salles, tous les gamins en contact les uns avec les autres ? ». « C’est un ordre d’en haut, que veux-tu »...
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17h : je repars du collège, je constate qu’une partie des bandes plastiques de la cour ont déjà été cassées par les élèves...sur le parking , une collègue me confie: « en fait je ne me sens pas très bien depuis deux jours, c’est bizarre j’ai l’impression que je suis en train de perdre le goût et l’odorat… ».
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Retour chez moi, j’allume la télé , je zappe, J’essaye d’avoir quelques infos sur les élections américaines, je tombe sur BFM , une « analyste » s’exprime, très en colère, au chaud dans le studio tv et sans masque -elle en a de la chance !- : « vous vous rendez compte ? Et il y a des professeurs qui au lieu, dans ce contexte compliqué pour tout le monde d’accepter de faire leur travail de fonctionnaires envisagent de faire grève mardi prochain ? ». Ah, ces fainéants de fonctionnaires de l’éducation nationale !
Je ne sais pas pourquoi mais j’éteins assez vite la télé...
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22h : après avoir corrigé quelques copies mes yeux se ferment... Et je me dis en souriant qu’il n’y a pas de doute, les journées s’écoulent paisiblement pour un professeur dans un pays où l’Education nationale est à ce point choyée !

 

 

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